Extraits, traductions personnelles et commentées de l’essai "Eloge de la folie" d’Erasme de Rotterdam
Les gens de ce monde tiennent sur la folie des propos excessifs et insensés, même chez les fous. Détruire son environnement et sa propre espèce ne semble pourtant pas avoir beaucoup de sens à leurs yeux. Ces menaces devraient pourtant les éclairer sur leur sagesse et sur la raison qui les gouverne car il est d’usage de dire que le sage est guidé par la raison et le fou par les passions. Mais doit-on dire d’un fou qu’il est un sage ayant perdu la raison par passion et du sage qu’il est un fou ayant retrouvé la raison en abandonnant ses passions. Les passionnés de la raison vont en devenir fou !
...
En fait, on distingue les vieux sages, les jeunes fous et les vieux fous. Si la folie nous accompagne toute notre vie, la raison semble n’éclairer que quelques élus au moment de nous quitter. Quel dommage pour les fous restants ! Or la mort est pure folie car excessive, faisant perdre la raison et pourrait être considérée comme une forme aiguë de schizophrénie.
L’homme qui prend une grenouille pour femme dans l’espoir qu’elle se transforme un jour en princesse est traité de fou. Mais celui qui s’accommode d’une héritière insupportable et disgracieuse est un sage. Un inconnu vous interpelle et vous déclare que "la vie est une pièce de théâtre où chacun joue son personnage en cachant sa folie derrière un masque". Vous prendriez l’importun pour un fou même si, après réflexion, vous lui donniez raison. Il est en effet pure folie que d’exprimer une vérité intempestive et il est de la dernière maladresse d’avoir raison à contretemps.
Néanmoins, deux freins dus à la raison empêchent de réussir dans la vie : l’hésitation qui trouble l’esprit, et la peur qui montre le péril et détourne d’agir. Alors que la folie vous en débarrasse à merveille et libère votre créativité. Mais peu de gens comprennent l’immense avantage d’être fou, qu’il y a à ne jamais hésiter et à tout oser, qu’on pardonne plus volontiers au fou du fait de son innocence qu’au sage du fait de sa connaissance. A me lire, déjà la folie vous gagne.
Mais on ne sait guère d’où elle me vient. La folie est partout, anime certains hommes et dieux ; n’en déplaise à Jupiter. Si elle fut engendrée de son cerveau, il l’a fait naître de la jeunesse, la plus délicieuse de toutes les nymphes et la plus gaie. En effet que serait la vie si la folie manquait ? Pas un de vous n’est assez sage, ou plutôt assez fou, non, disons assez sage, pour être d’un autre avis. Toute heure de la vie serait triste, ennuyeuse, insipide, assommante, s’il ne s’y joignait le plaisir, c’est-à-dire si la folie n’y mettait son piquant. C’est pourquoi le plaisir est pour beaucoup de vieux sages peu raisonnable. Je peux invoquer ici le témoignage de Sophocle, jamais assez loué, qui dit à son sujet : « Moins on a de sagesse, plus on est heureux ».
Je n’ai point salué la vie par des larmes, mais tout de suite j’ai ri à ma mère. Je n’envie point au puissant fils de Cronos sa chèvre nourricière, puisque je m’allaitai aux mamelles de deux nymphes très charmantes : l’ivresse, fille de Bacchus, et l’ignorance, fille de Pan. Et voici, qu’à ces jeunes femmes se joignent deux déesses : celle de la bonne chair et celle du profond sommeil. Ce sont là toutes les tentatrices qui devraient inspirer les rois, la gouvernance et l’avenir du monde.
Pourquoi Bacchus a-t-il survécu aux autres divinités antiques ? C’est qu’il vit ivre et inconscient, parmi les festins, les danses, les chants et les jeux. Il tient si peu à passer pour sage, que le culte qui lui agrée n’est que farces et plaisanteries. Mais qui n’aimerait mieux être ce fou toujours jovial, toujours juvénile, apportant plaisirs et joie à chacun, plutôt qu’un Jupiter peu sûr et redoutable. Il est pourtant des gens, surtout de vieil âge, plus amis de la bouteille que de la femme, qui trouvent le bonheur suprême aux beuveries. Qu’il puisse y avoir sans femmes un repas exquis, d’autres en décideront ; j’affirme, moi, qu’il doit être assaisonné de folie. S’il y manque, vraie ou feinte, la folie d’un boute-en-train, on fait venir à table le bouffon payé ou le parasite ridicule, dont les saillies grotesques, folles par conséquent, chasseront le silence et l’ennui. A quoi bon se charger le ventre de tant de mets abondants et frugaux, si les yeux, les oreilles et l’âme entière ne se repaissent de rires, de plaisanteries et de paroles joviales ? Et ce qui caractérise tous ces usages des festins, c’est que, plus ils contiennent de folie, plus ils enchantent l’existence.
Enfin, voici l’importune vieillesse, à charge à autrui comme à elle-même, et que personne ne pourrait supporter, si la folie ne venait encore secourir tant de misères. Un vieillard qui joindrait à son expérience complète de la vie l’avantage de la force de l’âme et du jugement, qui supporterait de l’avoir pour ami, parent ou sous son toit ? Le vieux sage se plaint que la vie ne lui accorde que si peu d’avenir. Mais c’est parce qu’il refuse encore l’idée qu’il va perdre la raison. Laissons plutôt cet âge radoter. Mon vieillard échappe aux maux qui tourmentent le sage ; le dégoût de l’existence ne l’atteint pas. S’il retrouvait sa raison, il deviendrait très malheureux ; mais il est heureux par sa folie, agréable à ses amis et à la société. Face à une mort bousculant ses habitudes, ne précisant ni l’heure de sa venue ni la raison, le vieux resté sage devient fou à défaut d’avoir trouver une raison à la vie et, pressé, se met à douter de celle de la mort. Il se remémore les débris de son passé, les restore. Etant jeune, les folies l’ont emporté sur les actions raisonnables et, le sourire aux coins des lèvres, la raison le quitte ; le vieux devient fou pour retrouver sa jeunesse. Toute vérité temporelle a un début, une fin, un cycle. A tourner en rond, on devient fou.
Si les mortels se décidaient à rompre avec la sagesse et vivaient avec la folie, au lieu de l’ennui de vieillir, ils connaîtraient la jouissance d’être toujours jeunes, la créativité, l’enthousiasme en l’avenir. Ne voyez-vous pas les gens moroses, en proie au doute ou aux difficultés des affaires, la plupart vieillis avant d’avoir eu leur jeunesse, parce que les soucis ont progressivement tari en eux le souffle et la sève de la vie ? Nos sociétés et économies n’ont-elle pas été dirigées, sans prétention, par une communauté solidaire de sages, issus des meilleurs milieux de la raison, pour nous amener à des crises, à des guerres, à compromettre les conditions de vie de nos enfants, … bref dans un monde de fous ?
Aussi n’oubliez pas l’adage vulgaire « Seule la folie conserve la jeunesse et met en fuite la vieillesse fâcheuse ».
Mais l’avis d’un jeune fou n’est pas raisonnable !Pourquoi suis-je fou, vous le saurez pour peu que vous me prêtiez l’oreille et la raison. Il m’a plu de faire quelque peu le sophiste comme ceux qui inculquent à la jeunesse des matières assommantes. Mais écartons ces sages, ils taxent d’insanité et d’impertinence celui qui fait, comme moi, l’éloge de la folie. Or, comment enseigner la raison quand on ignore son contraire, la vérité quand on refuse de voir le mensonge. J’ai eu toujours grand plaisir à dire tout ce qui me vient sur la langue car ma raison n'a pas d'inhibition. Je suis, comme vous avez pu le constater, un véritable dispensateur de folies. Je n’use point de fard, je ne simule pas sur le visage ce que je ne ressens pas dans mon cœur. Je ne prends pas le déguisement de ceux qui tiennent à jouer un rôle de sagesse, et se promènent comme des singes ou des ânes encostumés.
Les gens de ce monde tiennent sur la folie des propos excessifs et insensés, même chez les fous. Détruire son environnement et sa propre espèce ne semble pourtant pas avoir beaucoup de sens à leurs yeux. Ces menaces devraient pourtant les éclairer sur leur sagesse et sur la raison qui les gouverne car il est d’usage de dire que le sage est guidé par la raison et le fou par les passions. Mais doit-on dire d’un fou qu’il est un sage ayant perdu la raison par passion et du sage qu’il est un fou ayant retrouvé la raison en abandonnant ses passions. Les passionnés de la raison vont en devenir fou !
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En fait, on distingue les vieux sages, les jeunes fous et les vieux fous. Si la folie nous accompagne toute notre vie, la raison semble n’éclairer que quelques élus au moment de nous quitter. Quel dommage pour les fous restants ! Or la mort est pure folie car excessive, faisant perdre la raison et pourrait être considérée comme une forme aiguë de schizophrénie.
L’homme qui prend une grenouille pour femme dans l’espoir qu’elle se transforme un jour en princesse est traité de fou. Mais celui qui s’accommode d’une héritière insupportable et disgracieuse est un sage. Un inconnu vous interpelle et vous déclare que "la vie est une pièce de théâtre où chacun joue son personnage en cachant sa folie derrière un masque". Vous prendriez l’importun pour un fou même si, après réflexion, vous lui donniez raison. Il est en effet pure folie que d’exprimer une vérité intempestive et il est de la dernière maladresse d’avoir raison à contretemps.
Néanmoins, deux freins dus à la raison empêchent de réussir dans la vie : l’hésitation qui trouble l’esprit, et la peur qui montre le péril et détourne d’agir. Alors que la folie vous en débarrasse à merveille et libère votre créativité. Mais peu de gens comprennent l’immense avantage d’être fou, qu’il y a à ne jamais hésiter et à tout oser, qu’on pardonne plus volontiers au fou du fait de son innocence qu’au sage du fait de sa connaissance. A me lire, déjà la folie vous gagne.
Mais on ne sait guère d’où elle me vient. La folie est partout, anime certains hommes et dieux ; n’en déplaise à Jupiter. Si elle fut engendrée de son cerveau, il l’a fait naître de la jeunesse, la plus délicieuse de toutes les nymphes et la plus gaie. En effet que serait la vie si la folie manquait ? Pas un de vous n’est assez sage, ou plutôt assez fou, non, disons assez sage, pour être d’un autre avis. Toute heure de la vie serait triste, ennuyeuse, insipide, assommante, s’il ne s’y joignait le plaisir, c’est-à-dire si la folie n’y mettait son piquant. C’est pourquoi le plaisir est pour beaucoup de vieux sages peu raisonnable. Je peux invoquer ici le témoignage de Sophocle, jamais assez loué, qui dit à son sujet : « Moins on a de sagesse, plus on est heureux ».
Je n’ai point salué la vie par des larmes, mais tout de suite j’ai ri à ma mère. Je n’envie point au puissant fils de Cronos sa chèvre nourricière, puisque je m’allaitai aux mamelles de deux nymphes très charmantes : l’ivresse, fille de Bacchus, et l’ignorance, fille de Pan. Et voici, qu’à ces jeunes femmes se joignent deux déesses : celle de la bonne chair et celle du profond sommeil. Ce sont là toutes les tentatrices qui devraient inspirer les rois, la gouvernance et l’avenir du monde.
Pourquoi Bacchus a-t-il survécu aux autres divinités antiques ? C’est qu’il vit ivre et inconscient, parmi les festins, les danses, les chants et les jeux. Il tient si peu à passer pour sage, que le culte qui lui agrée n’est que farces et plaisanteries. Mais qui n’aimerait mieux être ce fou toujours jovial, toujours juvénile, apportant plaisirs et joie à chacun, plutôt qu’un Jupiter peu sûr et redoutable. Il est pourtant des gens, surtout de vieil âge, plus amis de la bouteille que de la femme, qui trouvent le bonheur suprême aux beuveries. Qu’il puisse y avoir sans femmes un repas exquis, d’autres en décideront ; j’affirme, moi, qu’il doit être assaisonné de folie. S’il y manque, vraie ou feinte, la folie d’un boute-en-train, on fait venir à table le bouffon payé ou le parasite ridicule, dont les saillies grotesques, folles par conséquent, chasseront le silence et l’ennui. A quoi bon se charger le ventre de tant de mets abondants et frugaux, si les yeux, les oreilles et l’âme entière ne se repaissent de rires, de plaisanteries et de paroles joviales ? Et ce qui caractérise tous ces usages des festins, c’est que, plus ils contiennent de folie, plus ils enchantent l’existence.
Enfin, voici l’importune vieillesse, à charge à autrui comme à elle-même, et que personne ne pourrait supporter, si la folie ne venait encore secourir tant de misères. Un vieillard qui joindrait à son expérience complète de la vie l’avantage de la force de l’âme et du jugement, qui supporterait de l’avoir pour ami, parent ou sous son toit ? Le vieux sage se plaint que la vie ne lui accorde que si peu d’avenir. Mais c’est parce qu’il refuse encore l’idée qu’il va perdre la raison. Laissons plutôt cet âge radoter. Mon vieillard échappe aux maux qui tourmentent le sage ; le dégoût de l’existence ne l’atteint pas. S’il retrouvait sa raison, il deviendrait très malheureux ; mais il est heureux par sa folie, agréable à ses amis et à la société. Face à une mort bousculant ses habitudes, ne précisant ni l’heure de sa venue ni la raison, le vieux resté sage devient fou à défaut d’avoir trouver une raison à la vie et, pressé, se met à douter de celle de la mort. Il se remémore les débris de son passé, les restore. Etant jeune, les folies l’ont emporté sur les actions raisonnables et, le sourire aux coins des lèvres, la raison le quitte ; le vieux devient fou pour retrouver sa jeunesse. Toute vérité temporelle a un début, une fin, un cycle. A tourner en rond, on devient fou.
Si les mortels se décidaient à rompre avec la sagesse et vivaient avec la folie, au lieu de l’ennui de vieillir, ils connaîtraient la jouissance d’être toujours jeunes, la créativité, l’enthousiasme en l’avenir. Ne voyez-vous pas les gens moroses, en proie au doute ou aux difficultés des affaires, la plupart vieillis avant d’avoir eu leur jeunesse, parce que les soucis ont progressivement tari en eux le souffle et la sève de la vie ? Nos sociétés et économies n’ont-elle pas été dirigées, sans prétention, par une communauté solidaire de sages, issus des meilleurs milieux de la raison, pour nous amener à des crises, à des guerres, à compromettre les conditions de vie de nos enfants, … bref dans un monde de fous ?
Aussi n’oubliez pas l’adage vulgaire « Seule la folie conserve la jeunesse et met en fuite la vieillesse fâcheuse ».
Mais l’avis d’un jeune fou n’est pas raisonnable !Pourquoi suis-je fou, vous le saurez pour peu que vous me prêtiez l’oreille et la raison. Il m’a plu de faire quelque peu le sophiste comme ceux qui inculquent à la jeunesse des matières assommantes. Mais écartons ces sages, ils taxent d’insanité et d’impertinence celui qui fait, comme moi, l’éloge de la folie. Or, comment enseigner la raison quand on ignore son contraire, la vérité quand on refuse de voir le mensonge. J’ai eu toujours grand plaisir à dire tout ce qui me vient sur la langue car ma raison n'a pas d'inhibition. Je suis, comme vous avez pu le constater, un véritable dispensateur de folies. Je n’use point de fard, je ne simule pas sur le visage ce que je ne ressens pas dans mon cœur. Je ne prends pas le déguisement de ceux qui tiennent à jouer un rôle de sagesse, et se promènent comme des singes ou des ânes encostumés.